Gohar1

Au milieu de l’année 2002, j’avais rendez-vous à Paris avec des amis, des journalistes de la télévision canadienne CBC dans le 6ème arrondissement, boulevard Saint-Germain, au

café de Flore. J'avais 30 minutes d'avance. Ma femme vous dirait que ça ne m'arrive jamais... J'ai choisi une table en terrasse en cette matinée parisienne ensoleillée, devant un croissant et un café, avant l'arrivée de mes amis et commandé ensuite le fameux Vanity Cocktail Flore !

À la minute où j'ai commandé mon café, une Bentley Continental 1952 argenté s'est garée devant moi, à une place normalement interdite. Deux gentlemen sont sortis de la voiture, se sont assis à la table à côté de moi et ont commandé deux cafés. Les fenêtres de la voiture étaient ouvertes, alors je me suis levé pour regarder le salon rouge foncé et le tableau de bord en bois. Le conducteur m'a regardé et s'est excusé gentiment d'avoir bloqué la vue devant moi, et ma réponse a été “vous pouvez venir bloquer la vue devant ma maison toute la journée” !

En tant que fan de voitures classiques, je possédais une Austin Healey, une Jaguar XJ6, une Mercedes 1960 et d'autres mais cette Continental a réveillé mon rêve d'avoir une Bentley des années cinquante.

J'ai acheté des magazines de voitures classiques, j’ai suivi des enchères et lu des publicités sur des sites Web mais je n'ai pas eu la chance ni le courage d'en acheter une.

Sept ans plus tard, visitant Dubaï, j'ai gardé, comme d'habitude, une journée pour la passer avec mon ami égyptien Aly Rifaa avec lequel nous passions une demi-journée à faire tourner les moteurs de ses 11 Rolls et Bentley dans son garage ! Plus tard, assis au bord de la piscine pour un déjeuner, je lui ai dit que ses amis n'avaient pas fini le deal de me vendre leur Maserati Quattroporte, alors il m'a regardé et m'a dit : ‘’oublie la Maserati, ton rêve est une Bentley” ! Et si je te trouvais un coupé 1950 ?’’. J’ai dit dans quel état ? Il m'a répondu "sain et original et il a un avantage que le propriétaire ne connaît pas, sinon il va augmenter le prix". J’ai dit : ‘’as-tu une photo ?’’.

Il me l'a montrée sur son téléphone et je me suis tombé amoureux dès le premier regard. J'ai même pensé à Myriam (c’est mon épouse) “quelle sera sa réaction quand elle saura que j'ai eu un coup de foudre... même si c'est d'une voiture” ???

Il a appelé l'agent pour lui dire qu'il y avait quelqu'un qui aimerait acheter la Mark VI et en moins de 3 minutes, je lui ai donné rendez-vous à Paris au centre commercial La Défense pour voir la voiture et déposer un acompte.

Après avoir mis fin à l'appel téléphonique, Aly m'a dit : ‘’Park Ward, le carrossier en 1950, n'avait construit qu'un seul coupé Mark VI et ce sera le tien. C'est ce que le propriétaire ne savait pas’’.

La semaine suivante à Paris, voir la voiture était quelque chose de différent des photos, elle a une grandeur et cela vous oblige à la respecter. J’ai payé l’acompte et j’ai demandé le nom du vendeur et son compte bancaire pour transférer le reste du prix. Et j’ai été surpris que le propriétaire soit le Duc Jacques d’Orléans. J'ai vraiment acheté une "Royal Car", une voiture Royale !

Nader Gohar

Mai 2020

Croyez- vous aux miracles ? Non... eh bien vous avez tort !
Je vous explique : Jean rêvait d’une Rolls. Je lui ai offert un modèle réduit de chez Dinky- Toys en lui disant « si tu l’arroses souvent, un jour elle deviendra grande » !

Vous êtes tous témoins que ce miracle a bien eu lieu !

Cette envie de Rolls-Royce avait commencé vers les années 1977 alors qu’un jour de pluie en vacances aux Sables d’Olonne nous étions partis visiter le musée de l’automobiles de Talmont. Jean était tombé en pâmoison devant une superbe Silver Cloud. Le directeur du musée, un copain, lui avait affirmé que c’était le moment d’acheter ce genre de voiture car elle se négociait au creux de la vague. L’ennui quand nous avons acheté la nôtre, la tempête s’était levée et les vagues n’avaient plus de creux. Mais j’anticipe...

Revenu de vacances, Jean achète le Figaro ayant été prévenu qu’on pouvait y lire un article concernant notre fille. Je ne sais pas s’il a lu cet article mais je peux vous assurer qu’il a lu les petites annonces automobiles et qu’il est tombé sur cette annonce : Rolls- Royce première main, téléphone etc...

Inutile de préciser qu’il appelle ce numéro dans les secondes qui suivent. Un monsieur charmant lui explique que c’est la voiture de Louis Pauwels et qu’il en veut tant. Devant l’étonnement de Jean, ce monsieur lui explique qu’on en a toujours pour son argent et que lui-même pour faire des économies avait voulu acheter sa maroquinerie chez Céline et qu’il était vite retourné chez Hermès. Plus snob tu meurs !!

Jean n’a pas fait d’économie et a succombé à la tentation. Je suis témoin qu’il a bien fait car, de ce jour, nous avons vécu des moments inoubliables. Inscription au RREC, Ludo Pivron était le président de la section française à cette époque et c’est avec condescendance qu’il a inscrit notre Silver Cloud trouvant ce modèle bien trop récent. Les temps ont bien changé !

La section française était pratiquement inexistante et Jean a pris en main l’organisation de cette nouvelle passion. Bulletin mensuel, Club Shop, Rallyes... Moi bien sûr je me suis lancée avec Jean dans l’action et chaque mois j’ai rédigé le « Journal des dames et des demoiselles », tenu le stand à Rétromobile. Tiens, je ne sais plus en quelle année un grand monsieur se présente sur le stand pour me demander des renseignements sur le club, il me dit vouloir s’inscrire... OK mais au moment de payer la cotisation il me déclare avoir oublié son carnet de chèques dans sa voiture. « Je reviens, me dit-il » Dans ma tête, je pense que le coup du carnet de chèques, c’est râpé comme excuse. Eh bien je me trompais : ce grand monsieur, c’était Jean Lafargue qui fut longtemps notre président et son épouse, Andrée, en est maintenant vice-présidente !

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Lorsque Jean a dû remplir sa feuille d’impôts il s’est trouvé devant un problème, il fallait déclarer les voitures mais pas les collections... or la Silver Cloud est une voiture de collection, oui mais qui dit collection sous-entend un certain nombre d’objets ?
Le percepteur interrogé est resté coi et nous a conseillé de ne pas la déclarer ! Nous avions donc une voiture de collection sans collection...

Jean a vite corrigé cette anomalie en achetant une deuxième Rolls, une Silver Wraith 1954. J’ai adoré cette voiture, majestueuse avec ses gros phares. Cette merveille avait une carrosserie HJ Mulliner, à l’arrière un meuble-cabinet avec trois carafes en cristal, quatre verres à whisky, quatre verres à porto (moi qui ne bois que de l’eau, j’étais malgré tout en extase...), une boîte à biscuits...

Jean a toujours pris un soin jaloux de ses voitures, il appelait la Cloud la petite et la Wraith la vieille et quand il disait « je sors la petite » il ne parlait pas de sa fille et quand il disait « je sors la vieille » j’ose espérer qu’il ne parlait pas de moi !

Je me souviens d’un rallye à Cabourg en 1981, apparemment ce n’était peut-être pas la meilleure année, nous avions une légère appréhension mais comment résister à une municipalité qui nous offrait le gîte et le couvert au Grand Hôtel en échange d’un concours d’élégance sur la promenade Marcel Proust ? 

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Cette année-là, nous avions vendu des billets de tombola donnant le « privilège » à certains gagnants de faire un petit tour en Rolls. Jean se retrouve avec à son bord un père et son fils. Le monsieur en bleu de travail retire sa caquette et s’installe à l’arrière avec son gamin d’une douzaine d’années. Seul petit inconvénient : le gosse est mongolien et trouve très amusant d’appuyer sans arrêt sur le bouton de commande de la glace électrique... Jean, fair-play, mais souffrant dans sa chair, n’ose pas intervenir. Le gamin s’écrie « on va aller montrer la voiture à Maman ». OK dit Jean et c’est par où ?

Le père l’entraine dans des petites ruelles jusqu’à une impasse où la Rolls a du mal à entrer ; au fond, sur le pas de la porte une brave femme en tablier voit s’approcher la voiture... Le gamin ouvre la vitre et hurle « Maman on a gagné ! ». La pauvre mère atterrée lève les bras au ciel en s’écriant « mais qu’est-ce qu’on va faire de çà ? »

Des anecdotes je pourrais vous en raconter des dizaines comme la fois à Saint Tropez où des anglais en Rolls décapotable ont fait tout le rallye avec nous alors que nous ne les connaissions pas !

Le temps a passé et nous sommes encore quelques-uns de ces jours anciens : Andrée Lafargue toujours belle et élégante. La non moins jolie Jo Levar qui avec son mari Camille a fourni chaque mois les photos du bulletin et Dana... quel beau souvenir quand pour la première fois nous avons vu arriver ce couple fantastique, elle, belle et flamboyante, lui, magnifique avec ses longs cheveux en queue de cheval, tous deux si élégants dans l’originalité. Et puis Jean-Philippe Sécordel-Martin... il devait avoir 15 ou 16 ans, pas de permis mais déjà une Rolls offerte par sa grand-mère ! Quelques-uns encore, vieux amis, qui ont connu Jean.

Merci à ceux qui continuent à donner vie à cette belle aventure...

Mai 2019 

Mire 1

Pas facile de passer après Martine MARCADÉ pour confier ses impressions et souvenirs... Son style ravageur tout en subtilité est inimitable et je ne vais donc même pas essayer.

Comme la sienne toutefois, notre histoire commence avec un rêve et une Dinky Toys... J’avais environ 10 ans quand la Silver Cloud 1, modèle réduit, qui trône toujours dans ma bibliothèque m’a été offerte. J’avais une petite collection de miniatures mais ce modèle m’a d’emblée séduit !! plus encore que le camion de pompier avec une grande échelle qui était pourtant plus de mon âge. Réflexion faite, je crois qu’il s’agissait plutôt d’une Solido...

Son élégance et sa ligne faisaient merveille sur les routes imaginaires tracées sur le tapis de ma chambre et le plancher du couloir, et je me suis confusément promis qu’un jour, peut-être, je m’achèterais la même, « pour de vrai ».

Mais il m’a d’abord fallu répondre à d’autres priorités : faire mes études, me marier, faire des enfants et construire notre maison. Ce n’est donc que vers l’âge de 40 ans que j’ai acquis ma première Rolls : une Silver Shadow 1 d’occasion à la Franco-Britannic à Levallois-Perret. Je ne l’ai pas gardée très longtemps car elle n’était vraiment pas en bon état et je m’en suis séparé sans regret pour acheter en 1991 une autre Silver Shadow, importée cette fois des Etats-Unis !... Son propriétaire précédent, un certain Donald Trump, l’avait outrageusement négligée et je l’ai aussi rapidement revendue à un « négociant » spécialisé de réputation sulfureuse dans le Sud-Ouest.

Mais c’est avec cette Shadow-là que nous avons fait, en 1994, notre entrée au Club : notre première sortie s’est faite chez Georges Blanc à Vonnas et nous n’oublierons jamais notre première soirée à l’auberge de la Mère Blanc. Le président Jean Lafargue nous a accueillis à sa table, où nous avons fait la connaissance d’Andrée son épouse, de Jean Marcadé et Martine, de Guy Tripot et Mireille, de Camille et Jo Levar, de Jean-Yves Rondeau et Isabelle avec leur shih- tzu, et de bien d’autres que je ne peux pas tous citer mais qui sont rapidement devenus des amis.

Nous avons eu, grâce à eux, d’emblée l’impression d’intégrer une nouvelle famille qui nous a accueillis avec gentillesse et simplicité. J’insiste sur ce mot parce que, malgré le caractère prestigieux de la marque, tous ces nouveaux amis m’ont paru allier classe et retenue... et quand j’évoque cette notion, je revois toujours ce petit sourire amical, tendre et ironique de notre regretté Jean Marcadé ; il adorait se faire encore plus petit qu’il ne l’était physiquement et j’attendais avec impatience sa revue mensuelle qui reflétait si bien sa grande culture et la grâce mystérieuse de Martine... J’en ai gardé tous les exemplaires.

Quelques mois plus tard, en septembre 1994, ce fut le championnat de France de Polo en Bourgogne et ainsi, pendant une vingtaine d’années nous nous sommes réjouis plusieurs fois par an de retrouver tous nos amis du club dans des sorties diverses et variées mais toujours passionnantes. En 1995, j’ai organisé un rallye en Alsace auquel ont participé 25 équipages pendant 3 journées bien remplies.

Cette année-là, nous avons décidé de changer notre Shadow pour une Silver Cloud 1 de 1957, le modèle que j’avais déjà possédé à 10 ans, mais cette fois pour de vrai. Comme dès notre arrivée, Jean nous avait conseillé d’avoir plusieurs voitures pour (je cite) « en avoir au moins une qui démarre », nous avons aussi acquis aux enchères à Paris, à la vente annuelle de Le Fur, une Corniche Cabriolet de 1978. En fait, comme nous ne pouvions pas nous déplacer, c’est Jean Marcadé qui est allé voir la voiture à la Porte Maillot, puis a poussé pour nous les enchères... de sorte que, pendant des années, le pauvre Jean culpabilisait à chaque fois que nous avions un souci mécanique. Et nous en avons eu quelques-uns, puisqu’en 2000 au mariage de notre fille, nous n’avons même pas pu l’emmener à l’église à Lambesc, près d’Aix en Provence, le joint de culasse ayant rendu l’âme sur l’autoroute à hauteur de Brignoles... 

Mire 2

Depuis quelques années hélas, étant un peu excentrés par rapport à la région parisienne, nous ne rejoignons plus guère nos amis du Club, mais nous adorons recevoir des nouvelles de leurs merveilleuses sorties, car même si nous n’appartenons plus au Club, le secrétaire nous fait l’immense plaisir de nous tenir informés de sa vie, et nous y sommes très sensibles. Nous gardons des souvenirs inoubliables des vingt années passées comme membres actifs de la Section Française du RREC.

Nous possédons toujours la Silver Cloud et la Corniche ; nous les avons fait restaurer assez complètement, au moins au niveau mécanique, il y a quelques mois. Nous participons aux sorties d’un Club local dans les Vosges, à Vittel, et sommes d’ailleurs régulièrement invités au Club Med par le chef de village de l’Hôtel de l’Ermitage (sur le parcours de golf) avec d’autres voitures anciennes dans le cadre de leurs animations hebdomadaires.

Nous nous réjouissons surtout, depuis quelques jours, à l’idée de vous retrouver tous, le 9 septembre prochain en Franche Comté, pour le Rallye Forges et Lavoirs !... Pour une fois qu’une manifestation a lieu à notre porte, nous n’allions pas nous en priver !

Avril 2020 

Lorsque j’étais en activité, je roulais pour le plaisir en Jaguar type E, XJ6, XJS V12, XJ 4 litres, S

type, et enfin XJ 3.5 dernière génération classique, caisse alu, suspension à air, merveilleuse auto ! Puis la retraite m’a frappé de plein fouet !!!

À cette époque, je faisais du bateau, voilier et prenant de l’âge du bateau moteur habitable. Tous les ans, depuis plus de 25 ans, avec mon beau-frère, nous partions en vacances à deux bateaux : Espagne, Angleterre, mais aussi sur nos belles côtes Françaises. Puis mon beau-frère nous a quitté, donc moins d’enthousiasme, alors j’ai vendu ma dernière vedette.

Depuis très longtemps, l’idée d’une Rolls ou d’une Bentley me trottait dans la tête sans toutefois franchir le pas par manque d’information sur ces belles autos... Et puis il y a quatre ans environ, j’étais allé payer la facture d’entretien de mon bateau et en sortant du chantier naval, je vois passer une Rolls-Royce. Par curiosité je l’ai suivi... et à mon grand étonnement, elle s’arrête près de chez moi chez un ami garagiste à Erdeven. Je m’arrête histoire de bavarder un peu. J’étais avec ma vieille BX Citroën laquelle me servait pour le bricolage, promener les chiens, la déchetterie...

Je descends et attends la fin de la conversation entre la propriétaire de la R-R et le garagiste. Après m’être présenté je commence à discuter. Je dis au propriétaire de la Rolls que je n’ai que le porte clé avec un grand sourire il me dit « voulez-vous faire un tour » et me tend les clefs ! J’avoue avoir été un peu perturbé par cette confiance mais bien évidemment je lui dis oui, mais pas sans vous. Nous voilà partis et il me dit : « ça se voit que vous avez l’habitude de conduire avec souplesse ». De retour au garage nous échangeons nos cartes de visite. Cette personne c’était notre ami Jean-Pierre Boiroux !

Convaincu du bien-fondé de cet essai, je prends rendez-vous chez Prestige Automotiv. J’enfourche ma moto et me voilà à Pouilly-les-Nonains. Très bien reçu avec une très grande gentillesse par M. Goujas, j’effectue plusieurs essais de Rolls et de Bentley mais malheureusement aucun véhicule n’était à ma portée. Alors je vais chez Autogallery à Bordeaux où l’accueil a été plus que mauvais ! Retour à la maison totalement déçu.

Quelques temps après, un ami me dirige chez un particulier qui avait une Bentley « éventuellement » à

vendre. Direction Caen où je suis sympathiquement reçu par le propriétaire d’une auto dans un état

proche du neuf. Retour dans ma Bretagne merveilleusement heureux et très rapidement je suis retourné

récupérer « ma » Bentley Turbo R 1995 intérieur Brookland.

Levitte 1

Avec Jean-Pierre nous sommes devenus bons amis et j’ai eu le plaisir de faire l’entretien des cuirs de sa Spur et sa Bentley Azure. Nous avons fait quelques sorties ensemble avec nos autos comme le rassemblement de septembre 2019 aux Sables d’Olonnes « À nous les Belles Anglaises » où j’ai eu le plaisir de rencontrer d’autres Enthusiasts’ comme Christian Herr et Alain Le Quéré. Un beau souvenir...

J’ai actuellement tout le temps de « bichonner » mon auto mais j’aimerais qu’après les circonstances actuelles qui nous confinent à la maison nous puissions avec les membres du Club organiser un tour de Bretagne.

Voilà ma petite histoire d’amour...

Arnold LÉVITTE

Mai 2020 

Lier 1

C’était un samedi matin à Ridgewood, non loin d’Oakland et de Franklin Lakes, dans le New-Jersey vallonné des lacs, des immenses demeures cossues en fausses briques et des manoirs délicieusement kitsch du milieu des années 1980. Le jeune étudiant que j’étais alors passait le temps d'un été chez les parents de celle qui deviendrait bien longtemps plus tard sa future ex-épouse.

Je l’avais conduite jusqu'à la ville proche, elle devait y faire un saut rapide pour récupérer sa commande au WholeFoods Market local ; ce week-end-là, nous recevions du monde. Je me souviens bien, j’étais, pas peu fier, au volant de notre Pontiac GrandPrix coupé, modèle 1979, couleur bordeaux et toit vinyl crème (oui...), entrant sur le parking de ce mini- centre commercial dont les Américains ont le secret, un de ces endroits presque agréables où les commerces bâtis dans un style inspiré de la Nouvelle Angleterre plaisaient à l’œil, à une époque où les places de stationnement se nichaient encore entre de riches haies arborées.

Garé depuis quelques minutes, j’attendais, rêveur, son retour. Je ne me souviens plus de mes pensées, j’avais 24 ans, déjà riche de rêves et l’espérais-je aussi, de potentialités que me réserverait un futur clément. Par une de ces improbables sérendipités dont la vie gratifie parfois lors de ces moments-là, je crus voir ce futur commencer à se matérialiser devant mes yeux : glissant sans bruit sur le tarmac dans la fraîcheur du matin, une Rolls- Royce Corniche bleu azur, décapotée, une jeune femme aux cheveux enserrés d’un foulard à son volant, ses yeux dissimulés derrière de larges lunettes sombres, vint se garer juste à côté de moi. Une épiphanie... euh... Audrey H., is it you ? Elle ouvrit sa portière, se tourna, accusant d’un bref sourire la roture de la Pontiac avant de disparaître d’un pas décidé, laissant insouciante derrière elle sa voiture capote baissée.

Un essaim d’abeilles aurait pu entrer entier dans mon gosier. Pendant de longues minutes, je ne pus m’empêcher de détailler la Corniche du regard. Magnifique. Juste magnifique. Le rêve à portée de main, enfin de ma main au bout de mon bras, juste garé là, à côté. Ma future qui revint quelques minutes plus tard interrompit ma transe et nous repartîmes banalement vers un après-midi oublié depuis.

Égrenées au rythme des événements de la vie, les décennies ont passé, joies et peines confondues, emmenant avec elles cette apparition jusqu’à en effacer le souvenir même de mon esprit. Du moins le croyais-je.

Trente et un ans plus tard, après avoir cherché en vain une direction durable dans mes dispendieuses amours automobiles, à demi-stabilisé dans ma dilection pour les admirables coupés V12 Mercedes, je tombais à la sortie d’un repas, sur la Silver Shadow bleu azur, de l’ami d’un ami. Ce fut le coup de foudre imprévu et incompréhensible, immédiat dans son urgence et d’une force écrasante. Je ne me posais même pas la question du pourquoi et mon esprit immédiatement se mit à battre la campagne de mes finances, m’imaginant déjà que je pourrais peut-être proposer de l’acquérir.

Deux enfants en longues études aux USA et un divorce tendu m’avaient confiné à un état qui certes, avait connu de bien meilleurs jours mais... la Shadow était devant moi, vive de sa présence irrésistible et d'un étrange parfum de déjà-vu. Elle semblait être en bonne condition de loin, révélant cependant quelques défauts – funeste sous-estimation de ma part - qui la rendraient je l’espérais négociable. Rien de ce que j’étais sur le point de faire n’était raisonnable mais, sans plus réfléchir, j’offris néanmoins de l’acquérir.

C’était ma première Rolls Royce. Je ne connaissais pas ces mécaniques mais son prix me sembla presque raisonnable. Saisi de cette fièvre que les passionnés connaissent si bien, brûlant de la posséder, je me dis, au diable les possibles réparations. Le vendeur qui perçut probablement ma fièvre, se montra bien peu flexible. Tant pis. Une semaine plus tard, je signais le chèque et entrais à plain-pied dans ce rêve éveillé troublé par la mystérieuse apparition de cette noble automobile dont j’allais enfin découvrir tout le plaisir qu’elle me prodiguerait, tous les sourires qu’elle déclencherait et tous ces gens passionnants que je rencontrerais grâce à elle.

Ce n’est que quelques semaines plus tard que je finis par me souvenir, un soir alors que je tentais de comprendre la vague d’urgence qui venait de me balayer mes économies et moi, m'abandonnant dans son sillage avec un sentiment d’évidente attraction pour la marque, là où les contingences de ma vie avec des Mercedes à l’âme insaisissable, m’avaient désespérément condamné à une faim que je n’arrivais pas à satisfaire. 
Lier 2

Je revis alors soudainement l’apparition, trente et un ans plus tôt sur le parking, de cette belle et insouciante jeune femme et de sa Corniche bleu azur... Qu’étaient-elles devenues ? Je compris que pendant toutes ces années, quelque part au fond de moi, l’attente et l’espoir patiemment confondus, venaient tout juste de se réveiller.

Quelle étrange mais ô combien élégante manière de m’amener dans l’univers Rolls Royce ! Ma Silver Shadow, ma première Rolls, qui depuis a gagné une grande sœur, une Silver Cloud III, n’est ni parfaite ni glorieuse, mais elle a fait de moi son nouveau et heureux gardien et je me prends encore parfois à espérer que, quelque part au loin, cette divine Corniche bleu azur, elle aussi, a trouvé ou conservé le sien et mène une existence digne du souvenir gravé dans ma mémoire.

Avril 2020